Viticulteurs, soyez-en sûrs, le train ne passera pas une troisième fois…
Il y a des moments où la lucidité n’est plus une vertu mais une condition de survie. Depuis quatre ans, les expéditions de cognac baissent. Pas un trimestre de répit. Pas un rebond durable. Pas un signal de retournement. Et les dernières projections IWSR de mai convergent vers un scénario que personne, dans les couloirs des instances comme au bout du rang de vigne, ne conteste désormais. Il est très peu probable que les marchés se redressent avant 2030. Quatre années de crise derrière nous. Quatre années de crise devant. Et entre les deux, une récolte 2026 qui s’annonce massive, voire charnière s’agissant de la gestion qui en sera faite. Une récolte peut-être même historique, pour des chais qui ne sont pas tous encore totalement vides, des trésoreries qui commencent à craquer et des outils collectifs qui peinent à trouver leur public alors qu’ils ne seront plus disponibles demain.
Commençons par ce que nous savons. Le plan d’arrachage temporaire est sur la table, assorti d’une prime de 4 500 euros par hectare à potentiellement 6 000 euros pour du définitif. Six mille euros de l’hectare. Ce n’est pas une fortune, c’est sûr. Mais ce n’est pas le néant non plus. C’est une mesure de gestion de crise constituant un nouveau – et peut-être dernier – rempart pour encore financer et tenter de contenir collectivement l’impact de la crise. « Encore ». Un adverbe lourd de conséquences alors que l’on sait que cette fenêtre de financement va se refermer. Très bientôt. Là , maintenant. Au 31 juillet. Pas dans deux ou trois ans. Maintenant.
Une situation insoluble à date. Peut-être pas définitivement mais en tout cas à courte échéance et a minima encore pendant plusieurs années. Les lois de l’arithmétique jouent contre nous : la situation des maisons se dégrade mois après mois. Douze milliards d’euros de stocks portés par la filière. Quatre cent quatre-vingts millions d’euros de frais financiers annuels pour simplement maintenir ce qui existe. Des banques qui durcissent le ton, des encours qui se resserrent, des garanties que l’on exige là où un coup de fil suffisait autrefois. Dans six mois, dans un an, la capacité du négoce à cofinancer un dispositif collectif d’arrachage n’existera plus. L’argent ne sera plus là . Non par mauvaise volonté, mais par impossibilité.
Or, que disent les premiers retours du sondage à date ? Quelques centaines d’hectares. Quelques centaines seulement. Quand il en faudrait plusieurs milliers pour juste stabiliser un système qui menace de s’effondrer sous son propre poids. Si l’arrachage définitif, à 10 000 euros de l’hectare, n’avait convaincu que pour un peu plus de 500 hectares – cinq cent trente pour être précis – il y a fort à parier que dans deux ans beaucoup regretteront de ne pas y être allés. Ne commettons pas la même erreur avec l’arrachage temporaire ou définitif aujourd’hui proposé. Parce qu’entre-temps, le rendement aura baissé – mécaniquement, inéluctablement – à des niveaux qui rendront la situation des exploitations encore plus intenable.
Les 7,65 hl AP par hectare d’aujourd’hui sont déjà généreux au regard des marchés réels avec 765 000 hl AP de cognac potentiellement produits pour 394 281 hl AP expédiés en année mobile arrêtée à fin mai 2026. Si le cognac est un produit à cycle long, avec un mix qualité constitué de différentes catégories, l’écart reste vertigineux. Nous entendons aussi le déni, encore présent chez certains, avec cette idée que cela va peut-être repartir, que les Américains vont lever leurs taxes, que la Chine va rouvrir, que quelqu’un, quelque part, va siffler la fin de la partie. Personne ne sifflera. Le monde dans lequel nous expédions des millions de caisses sur les marchés sans y penser n’existe plus. Il faut partir de là . Notons alors que sans arrachage significatif, le rendement ne pourra être que moindre à l’avenir, les échanges de cette année laissant peu de mystères à ce sujet. Dans le même temps, nous entendons et comprenons bien les raisons de l’hésitation à s’engager dans cette voie. Le crève-coeur d’arracher ce qu’on a planté, soigné, transmis. Mais aussi les calculs– parfois justes, parfois aussi tronqués si l’on s’attend à un revenu providentiel – sans travail technique sur le vin en parallèle qu’il vaut mieux tenter les VSIG ou attendre que le voisin parte en premier. Huit mille hectares ou plus pourraient être affectés cette année à ces autres débouchés. Huit mille. Sur un marché où les négociants en vins de base ont encore du jus de l’an dernier qu’ils n’ont pas réussi à écouler. Où les acheteurs étrangers ne nous attendent pas. Où la grande distribution ne va pas, du jour au lendemain, remplacer ses 30 % de ses vins d’ailleurs par des charentais dont la fiabilité est mise en doute s’agissant de la capacité des opérateurs à fournir dans la durée, au bon prix et surtout au bon calibre. Le tableau n’est pas noir pour autant et les VSIG ne sont pas un mirage total : des initiatives se montent, des essais se préparent. Et c’est tant mieux. C’est même nécessaire et courageux, nous prendrons le temps d’y revenir en temps utiles… Mais faire croire qu’il y aura un débouché rémunérateur pour plusieurs millions d’hectolitres de vin blanc charentais relève de la fiction. Beaucoup seront déçus. Et cette déception viendra s’ajouter à la gueule de bois d’un arrachage qu’on aura refusé quand il était encore possible. Et c’est là que le bât blesse. Si la campagne va au bout, il y aura des volumes. Des acheteurs, c’est plus incertain à ce niveau de volumes. Quant au risque de déstabilisation du marché national, lui, il est bien réel.
Car cette année, ça ne passera peut-être pas. Et dans ce cadre, la distillation de crise, refusée aux blancs par la France en 2025-2026, apparaît comme une option de plus en plus évidente pour ne pas ajouter du trouble à une filière nationale déjà en berne. Alors que la Commission européenne a proposé – il y a un an déjà – cette mesure pour le cognac dans le cadre d’une discussion concrète et chiffrée (volumes évoqués, prix discutés, calendrier esquissé), l’administration française, maillon incontournable pour aller au bout de la démarche, n’avait pas retenu l’option à l’époque et semble aujourd’hui traîner du pied. Là encore, ce ne serait pas le Pérou, mais de la trésorerie immédiate, et surtout un signal politique : celui de la reconnaissance que la filière subit un préjudice lié à des décisions géopolitiques qui la dépassent. Il existe aujourd’hui 17 millions d’euros de reliquat sur le plan national de distillation de crise – des fonds non consommés, un nouvel appel à manifestation d’intérêt qui vient de sortir – mais les vins blancs n’y sont toujours pas, seuls les rouges et rosés étant concernés.
Pourtant, la filière appelle de ses voeux à ce que l’État réagisse avant que ça ne déborde. Sans aide spécifique, ciblée, financée – dont la distillation de crise est une piste sérieuse – la filière ne pourra plus garantir qu’elle n’ira pas perturber les marchés voisins. Et si l’État est aujourd’hui absent, la filière n’aura pas le luxe d’attendre qu’il se réveille. Le sondage sur l’arrachage temporaire se clôt le 31 juillet. Une date ferme pour un résultat définitif. Si les souscriptions restent au niveau actuel, le dispositif n’ira pas au bout et tous seront pénalisés, a fortiori ceux qui avaient répondu favorablement. Et avec cet outil, c’est tout un pan de la logique collective qui s’éteindra. Du jeu collectif, on passera à un jeu plus individuel. Ceux qui n’auront pas de contrats, pas de courtier, pas de réseau, se retrouveront seuls. Avec des vignes dont personne ne voudra, dans un marché qui n’aura aucune raison de les attendre. La mécanique froide d’un système à bout de souffle qui refuse les soupapes qu’on lui propose. À ceux qui hésitent encore : faites vos calculs. Cela ne vous enrichira pas, c’est certain. Mais c’est un filet. Et les filets, il faut les déployer avant la chute, pas après. En plus, quel est le risque ? Si votre situation évolue, vous pourrez revoir la copie et affiner le niveau des hectares identifiés dans le sondage. Alors, à ceux qui parient sur le temps : le temps joue contre vous. Le train est en gare jusqu’au 31 juillet et il ne repassera pas une troisième fois…
Parce qu’au milieu des incertitudes, il faut aussi savoir regarder les forces du territoire, nous avons choisi de mettre en lumière celles et ceux qui font vivre les Charentes autrement, avec énergie, créativité et sens de l’accueil. Dans ce contexte difficile, il reste une force intacte : la capacité du territoire à accueillir, transmettre, étonner et faire vivre autrement ses produits, ses paysages et ses savoir-faire. C’est aussi cela, l’avenir à construire.