Faire face. Faire cause. Faire savoir.

Février a cette honnêteté brutale : il ne promet pas le printemps, il l’exige. Il n’offre pas l’élan, il impose la méthode. Il n’applaudit pas les discours, il réclame des preuves là où la crise a ceci de pervers qu’elle fabrique du brouillard : beaucoup de faits, peu de lecture.
Alors faisons simple : classons. Non pour expliquer la crise en trois lignes, mais pour éviter de tout mettre dans le même sac. Parce que nous ne répondons pas de la même manière à une secousse passagère et à un défaut de structure. Parce que nous ne pilotons pas avec le même horizon un marché qui se ferme et un modèle qui s’essouffle.
Ce mois-ci, l’enjeu n’est pas d’ajouter une couche d’émotion au malaise. L’enjeu est de hiérarchiser. De distinguer ce qui relève du temps court et ce qui relève du temps long. De regarder, sans théâtre, ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Il y a d’abord ce qui s’impose, brutalement, sans préavis. Des décisions politiques à l’étranger, des restrictions, des droits, des signaux de refroidissement. Des marchés qui se dérobent ou qui temporisent. Des acheteurs qui réduisent, décalent, attendent. Des effets de change, de cycle, de consommateurs. Tout cela est conjoncturel au sens strict : ça bouge vite, ça frappe fort, ça change parfois vite. Nous pouvons nous en indigner, le dénoncer, le subir, mais c’est un fait. La filière cognac vit à l’export : quand l’export tousse, le vignoble se racle nécessairement lui aussi la gorge. A la différence que – et c’est là que le problème commence – notre production, elle, n’est pas conjoncturelle. Une vigne n’obéit pas au calendrier des annonces. Le cognac n’est pas un produit dont il est possible de mettre le cycle en pause. Nous pouvons ralentir, oui. Nous pouvons réguler. Mais l’inertie est là, immense, vertigineuse. Un décalage entre la vitesse du monde et la vitesse du chai qui crée une distorsion mécanique. Ainsi, le conjoncturel explique une part de la casse, mais il n’explique pas tout.
Le structurel, c’est ce qui reste quand les gros titres changent. C’est ce qui persiste quand on a passé l’orage. Dans ce cadre, l’export n’est pas un problème. C’est même la grandeur du cognac : une appellation qui a construit sa valeur dans le monde. Mais c’est une dépendance concentrée à quelques moteurs, à quelques segments, à quelques relais de croissance, qui rend la filière hypersensible. Quand un moteur cale, et même aujourd’hui les deux, la machine entière vibre. Et cette vibration remonte jusqu’aux ceps. D’où l’importance de mettre un cadre reposant sur des règles communes : rendements, plantations, équilibres, projections. Quand les marchés montent, le système paraît fluide. Quand les marchés se retournent, le système révèle ses lignes de fracture : qui supporte l’ajustement, quand, comment et avec quels outils ?
Le débat sur le rendement 2026 et l’arrachage n’est pas seulement un débat technique. C’est un débat sur la répartition de l’effort, sur le tempo, sur la justice perçue. Et plus la période est dure, plus la perception compte – parfois autant que la règle elle-même. Et c’est le point le plus sensible et donc le plus déterminant : la crise ne
rogne pas seulement sur les marges, elle rogne sur la confiance. Confiance dans les arbitrages. Confiance dans les instances. Confiance dans les paroles. Confiance dans l’idée que nous avançons ensemble. Nous pouvons avoir de bons outils, mais de mauvais liens : dans ce cas, rien ne tient. À l’inverse, nous pouvons avoir des outils imparfaits, mais des liens solides : on s’en sort mieux. Le structurel, c’est aussi ça : la qualité du dialogue, surtout quand il devient pénible.
Et vous avez été nombreux, lecteurs de la revue, à nous demander un espace pour vous exprimer directement sur ces sujets. Nous vous ouvrons donc nos pages dans ce numéro, renouant au passage avec une tradition ancienne du Paysan Vigneron, particulièrement nécessaire en temps de crise : faire remonter le terrain, sans le lisser, sans le caricaturer, sans le confisquer, ni le filtrer. Nous avons recueilli des paroles de viticulteurs de tous les crus, de toutes tailles et de situations différentes : plus ou moins contractualisées, plus ou moins sécurisées, plus ou moins exposées. Certains témoignages sont signés, d’autres anonymes. Dans tous les cas, nous avons respecté le choix de chacun et recherché une pluralité de profils. L’objectif, c’est de donner à lire ce qui se dit.
Février ne sera donc pas le mois des miracles. Ce sera, au mieux, le mois des clarifications : clarifier ce qui est conjoncturel, pour ne pas s’épuiser à combattre la météo. Clarifier ce qui est structurel, pour ne pas se raconter que « ça repartira » sans rien changer. Clarifier ce qu’on veut défendre : une valeur, une réputation, un modèle, des exploitations, une capacité collective à décider.
Et pendant ce temps, une exigence doit rester intacte. Celle de se tenir debout. Pas dans la posture. Dans le travail. Dans la parole. Dans la fierté de ce que nous faisons. Les chiffres 2025 de la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux de France (FEVS) viennent de sortir. Les exportations de vins et spiritueux français ont atteint 14,3 milliards d’euros en 2025, pour 168,1 millions de caisses, soit un chiffre d’affaires en recul de 8 %. Nous y reviendrons plus largement et plus précisément dans la revue de mars, avec l’espace nécessaire pour les remettre en perspective. Mais dès maintenant, ils rappellent une évidence : le cognac s’inscrit dans un ensemble plus large – celui des vins et spiritueux français – soumis à des tensions internationales, à des batailles d’image, à des narratifs adverses, autant qu’à des contradictions politiques. Et c’est ici qu’un message remonte : la fierté comme stratégie. Ne pas avoir honte de ce qui est produit. Ne pas s’excuser d’exister. Ne pas laisser d’autres raconter nos produits à notre place. Être prudent, oui. Être précis, oui. Être sobre, oui. Être effacé, non. Pas pour « faire du bruit ». Pour occuper le terrain. Pour ne pas laisser le vide se remplir tout seul. Encore plus avec la difficulté, rester conquérant :
Conquérant sur la qualité.
Conquérant sur la présence.
Conquérant sur le discours.
Conquérant sur la défense de la valeur.
Ainsi et si la crise épaissit le brouillard, il nous incombe – coûte que coûte – d’y ouvrir une route.