La fin du paternalisme a sonné
Il y a des époques où le système cesse de fonctionner avant même que les acteurs acceptent de d’en parler. Et il y a des moments où les mots finissent par rattraper les faits. Dans la filière cognac, ce moment est arrivé. La fin du paternalisme a sonné.
Le mot peut sembler excessif, voire anachronique. Pourtant, il dit assez bien ce qui est en train de se passer : un modèle dans lequel une partie de la viticulture a longtemps vécu dans l’idée qu’au bout de la chaîne, quelqu’un amortirait toujours le choc. Quelqu’un achèterait. Quelqu’un stockerait. Quelqu’un absorberait. Quelqu’un protégerait. Même à contretemps. Même à contre-marché. Même à contre-bilan.
Car la crise actuelle n’est pas seulement une crise de débouchés. Elle n’est pas non plus qu’une crise de surstock, de géopolitique, de consommation ou de trésorerie. Elle est aussi la crise d’un imaginaire collectif.
Pendant des années, beaucoup ont fini par considérer comme presque naturel le fait que la relation entre viticulture et négoce repose sur une forme de prise en charge implicite. Dans ce schéma, la part de la dépendance économique était certes connue, mais elle restait enveloppée d’habitudes, de codes, d’usages, de relations de long terme, d’un paternalisme régional, hérité des anciens.
Or ce temps-là s’achève dans un débat qui n’est pas que théorique. Il s’achève avec des marchés durablement à la peine, des chais pleins, des contrats qui se tendent et des arbitrages qui se durcissent.
Et il y a aussi ce signal faible, peut-être encore peu palpable mais qui pourrait lui-aussi avoir ses effets. Quand les centres de décision s’éloignent, quand les groupes se financiarisent, la logique historique, intrinsèque, familiale perd du terrain.
Et il ne s’agit pas là de faire la morale à quiconque. Cela signifie encore moins que tout le monde avait tort hier. Lorsque livrer au négoce permettait de faire vivre correctement les exploitations, d’investir, de transmettre, de sécuriser les familles, il n’y avait rien d’illégitime à s’inscrire dans ce modèle. Mais ce modèle qui a fonctionné s’enraille aujourd’hui. Et le plus dangereux, dans cette période de bascule, serait de continuer à raisonner avec les garanties d’hier.
La viticulture doit donc penser son avenir autrement que dans l’attente d’une protection venue d’en haut et ce qui remonte aujourd’hui d’une partie du terrain est éclairant. Il va falloir : Vinifier. Diversifier. Commercialiser. Prospecter. Imaginer d’autres débouchés. Repenser l’exploitation non plus seulement comme un outil de production pour un seul client, une seule filière, mais comme une entreprise agricole devant retrouver des marges de manœuvre, du chiffre d’affaires, de la trésorerie.
Bien sûr, personne ne transforme une exploitation du jour au lendemain. Et vers quoi orienter une partie de son exploitation ? Rien que s’agissant des débouchés « vigne », le champ des possibles est multiple et appelle de nombreuses questions. Personne ne bâtit une filière alternative en un coup de baguette magique. Personne ne monte en six mois un outil de vinification, un réseau commercial, une stratégie pour une filière du type « vins de base mousseux made in Charentes », une gamme de sans alcool ou un débouché direct qui compenserait miraculeusement quinze années d’expéditions perdues en volume d’une part, et encore plus en valeur d’autre part.
Mais l’argument de la difficulté, paraisse t elle-même insurmontable à date, ne doit pas devenir l’alibi de l’immobilisme. Des pistes existent. Les VSIG et autres débouchés, malgré leurs limites. Les effervescents, que plusieurs considèrent comme une voie crédible si elle est structurée. Les produits sans alcool, dont la demande progresse quoi qu’on en dise. L’innovation dans le cahier des charges ou à sa marge est aussi sur la table. La révision des outils de gestion du potentiel de production, mais aussi des volumes. La remise à plat de certains mécanismes qui, en période d’abondance, pouvaient sembler porteurs et qui apparaissent aujourd’hui perfectibles.
La fin d’un certain paternalisme a donc sonné. Une mauvaise nouvelle pour ceux qui espéraient encore tenir grâce aux réflexes d’hier. Il n’est plus temps de regretter un âge d’or révolu. L’heure n’est plus à l’obligation de moyen, mais bel et bien à l’obligation de résultat. Une obligation à réagir, à repartir du réel et à s’adapter en conséquence.
Enfin cette bascule économique annonce aussi à bas bruit sa traduction politique. Le terrain bruisse, s’inquiète, gronde aussi, réagissant aux efforts collectifs demandés sur les surfaces, bientôt sur les rendements, mais sans que la confiance nécessaire au plein déploiement des dispositifs ne soit acquise. Les renouvellements à venir pourraient redonner du souffle et acter une dynamique nouvelle. De nombreux viticulteurs l’espèrent.