Edito

Entre l’urgence et la stratégie :
retrouver le bon tempo pour la filière
Depuis plusieurs mois, dans les Charentes, une
même interrogation revient sans cesse : la filière
du cognac avance-t-elle encore au même tempo
que son propre modèle ? Le terrain, pris dans la pres-
sion immédiate des charges et des échéances, peine à
voir au-delà des prochains mois. Les structures de gou-
vernance, elles, raisonnent en cycles longs, cherchant à
préserver les équilibres construits sur plusieurs décennies.
Deux regards, deux horizons, mais un même défi : conti-
nuer à avancer ensemble, sans laisser se creuser l’écart
entre le besoin et la vision.
La réalité du moment nécessite de composer avec deux
temporalités. D’abord, le court terme qui impose ses
contraintes aux viticulteurs : trésorerie, charges, main-
d’œuvre, et cette question lancinante – que faire des
vins cognacs produits sans débouché assuré derrière,
alors que les marchés se contractent ? Côté maisons de
négoce, les positions varient selon les situations com-
merciales et les stratégies propres. Certaines privilégient
la prudence et ajustent leurs volumes d’achat ; d’autres
cherchent à préserver la continuité des approvisionne-
ments, quitte à supporter des stocks plus lourds. Chacune
agit selon sa lecture du marché, mais le défi collectif reste
le même : maintenir un tissu productif diversifié et réactif.
Puis, dans le même temps, le long terme qui demeure
et doit demeurer un cap essentiel. Et pour se projeter,
il faut réussir à maintenir un cadre de régulation cohé-
rent, éviter les décisions hâtives tendant à désorganiser
un modèle qui, malgré les tensions, reste encore la cote
la mieux taillée. En ligne de fond se cache une autre
interrogation, plus structurelle cette fois : jusqu’où peut-
on adapter la production à la réalité des marchés sans
menacer la solidité du tissu viticole local ?
Les données disponibles sont claires, mais leur lecture
reste délicate. Les volumes expédiés reculent, les mar-
chés asiatiques ne redémarrent pas, les États-Unis sta-
bilisent un niveau bas et l’Europe reste marginale par
rapport à ces deux mastodontes. Et dans le même temps,
les stocks se sont accumulés à un point rarement atteint.
Si ces constats laissent peu de place à un sentiment
d’optimisme, ils obligent à penser autrement : comment
réguler sans casser ? Comment préserver la confiance
des opérateurs sans paralyser l’action ?
Autour de la table de décision, chacun a sa lecture de la
situation. Les discussions récentes sur le prochain rende-
ment illustrent bien cette tension. Faut-il maintenir la barre
autour de 7,6 hl AP par hectare pour donner un signal
de stabilité, ou revenir à un niveau plus en phase avec
les débouchés réels, en sabrant peu ou prou le rende-
ment de 2 hectolitres supplémentaires ? L’outil de calcul
du rendement émanant du business plan encouragerait
à aller dans cette voie, mais ce n’est qu’un outil d’aide
à la décision, cette dernière restant politique. Autrement
dit, les chiffres, les projections, les équilibres comptables
s’affrontent pour un débat qui n’est pas uniquement tech-
nique : il est aussi symbolique, politique, manifestation de
la manière dont la filière entend se gouverner, s’assumer
dans un contexte de forte incertitude.
Les outils existent ou tendent à exister pour passer le
cap – VCCI et plans d’arrachage, mesures de stockage,
dispositifs fiscaux ou de distillation – mais leur efficacité
dépend autant de leur mise en œuvre que de la clarté
du cadre juridique (et politique) qui les entoure. Sur le
plan européen, les zones d’ombre persistent. Le plan
d’arrachage, présenté comme un levier d’ajustement,
pose des questions de calendrier et de faisabilité.
À cette incertitude européenne s’ajoute une tension
d’un autre ordre, plus politique. Au niveau national, les
syndicats agricoles – toutes productions confondues
– observent d’un œil inquiet la trajectoire prise par la
filière cognac. Car pendant que l’ensemble du monde
agricole traverse une période de fragilité sans précé-
dent, la perception d’un « cognac qui négocie seul »
interroge. Comment concilier une démarche spécifique,
justifiée par la singularité de son traitement récent sur la
scène géopolitique, avec le principe de solidarité entre
filières ? La question dépasse la seule viticulture charen-
taise : elle touche à la place du cognac dans l’écosys-
tème agricole français.
Cette perception d’isolement pourrait-elle fragiliser les
relais institutionnels dont la filière a besoin pour faire
avancer ses dossiers ? Ou, au contraire, illustrer la néces-
sité de repenser la façon dont chaque secteur organise
sa relation à l’État et à l’Europe ? Les positions nationales
varient entre prudence et frustration, mais le message est
clair : dans une période où les difficultés s’étendent à
toutes les productions, toute exception devra être solide-
ment argumentée et collectivement comprise.
Le défi est de taille : agir vite, sans s’isoler ; défendre
la spécificité cognac sans se déconnecter des autres
filières ; avancer sur les arrachages ou les aides sans
créer d’effet domino dans un monde agricole déjà
sous pression. Ces équilibres complexes nourrissent
une question de fond : comment préserver la cohérence
d’un modèle territorial tout en assumant les particularités
d’une appellation exportée à 97 % et fortement exposée
sur la scène internationale ?
Car pour le cognac, c’est bien le marché mondial qui
impose son propre rythme. Après plusieurs années
d’expansion, la demande s’est contractée dans toutes
les zones clés. Le cognac, produit d’équilibre par excel-
lence, doit s’adapter à cette normalisation. La question
est alors de savoir quels leviers mobiliser dans ce cadre :
la réduction des rendements, la diversification, le déve-
loppement de nouveaux circuits ? Ces questions n’ap-
pellent pas de réponses immédiates, que l’on serait de
toute façon encore bien incapable de donner, indiquant
toutefois la tenue prochaine d’un débat essentiel : celui
du modèle de croissance à venir.
La filière s’est construite sur l’art de concilier des intérêts
différents autour d’une vision commune. Aujourd’hui,
cet équilibre est mis à l’épreuve : entre valeur et volume,
entre patience et urgence, entre rigueur économique et
survie des exploitations. La question n’est plus simple-
ment de savoir combien produire, mais comment pro-
duire – et pour quels débouchés.
Le cognac a déjà traversé des crises sévères, il en est
toujours sorti transformé, parfois différemment qu’at-
tendu, mais toujours debout. Peut-être faut-il relire cette
histoire pour y (re)trouver la clé du présent…